Ce matin, comme souvent, j’ai pris le chien. Un matin comme tant d’autres. Nous sommes tôt rendus sur le chemin et ses os blanchis de pierre. Qui monte par à-coups, d’épingle en épingle où te cueille le vent. C’est un chemin qui part d’un bosquet de pins et de frênes, pour arriver dans une lande à genêts parsemée d’acanthes, de thyms, de cistes, plus loin de romarin et de genévrier.
Ciel. Le soleil matinal te débusque, t’oblige à ouvrir le col et à remonter tes manches. T’élevant tu vois mieux le relief, ses collines taillées de ravines, sa pierre ocre et blanche à nu, ailleurs vite recouvertes par le maquis : garrics, ornes, lauriers. On s’arrête au col sur un banc de pierre improvisé. En bas le ressac de la marée urbaine a échoué quelques maisons. Des oliveraies sages placent leurs cyprès en sentinelles, ailleurs des sentiers courent la garrigue. Un peu en contrebas, la brebis meneuse fait tinter sa cloche au rappel du troupeau et des derniers-nés. Ici pourrait être mon pays, tant ils se ressemblent de ciels et de terres, par leurs saisons tranchées à la lame.
J’imagine alors qu’on ne montre d’ici que décombres et gravats, fers tordus s’échappant des maisons. J’imagine qu’on ne montre d’ici que des femmes recouvertes, des enfants ensevelis et des visages d’hommes tordus par la douleur. J’imagine que l’on dise et redise à mon peuple d’ici que son seul salut est de partir, de se dissoudre dans d’autres peuples : après tout, ne parlent-ils pas la même langue, ne célèbrent-ils pas les mêmes fêtes ? J’imagine que des hommes en armes abattent devant ce peuple sa famille, brûle sa bergerie. J’imagine que ces mêmes hommes rasent ses écoles, ses mairies, ses bibliothèques, ses églises, ses musées. J’imagine encore que ces hommes en armes éradiquent tout ce qui de cette terre a de souvenirs de lui, efface d’une balle dans la tête ou dans la poitrine, l’enfance que sa terre a porté.
J’imagine que les peuples alentours, ou plus lointains, qui fièrement ont gravé aux frontons de leurs édifices — qui sont eux toujours debout — la liberté, l’égalité, la fraternité, la solidarité, j’imagine que les peuples tout au moins voisins, s’émouvraient, voleraient au secours de mon peuple d’ici. Qu’ils se lèveraient, d’un seul et même élan pour mettre fin à cette tragédie. Il n’en est rien : pourquoi s’émouvoir d’un peuple en guenilles, de ses yeux hagards, de ses cris fermés dans sa gorge, de sa volonté farouche de rester dans cette dévastation ? Qu’ont-ils qui les rattache encore à l’humanité ? Et voilà que mon peuple d’ici serait irrémédiablement condamné à son statut de victime : il ne serait visible, audible, dicible qu’en tant que telle. Sa terre, son ciel, sa lumière, son chant, sa musique ? Elles n’ont pas à exister, autrement qu’en vestiges.
Voilà ce qui arrive à mon peuple de là-bas. Dire le malheur qui s’abat sur mon peuple de là-bas, malheur tant et tant répété, enferme mon peuple de là-bas dans la figure du sacrifié et justifie ses bourreaux qui osent faire le sale boulot.1Le 17 juin 2025, lors du G7 — réunion sélect où les grands de ce monde s’interrogent sur le sort à réserver aux petits — le chancelier allemand Friedrich Merz commentant les bombardements israéliens sur l’Iran prononçait Israël fait le sale boulot pour nous tous. Il est vrai que l’histoire du pays de ce sinistre foisonne de justifications de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocides. C’est à ce moment précis que l’on sait que l’histoire bégaie pour reprendre la phrase de Pierre Mendès-France.
Mon peuple de là-bas est fier et riche d’une histoire plusieurs fois millénaire parce que mon peuple de là-bas existait même avant l’histoire. D’une histoire de terre, de ciel, d’eau patiemment recueillie, entreposée, distribuée en savants canaux. D’une histoire de paysans, de travailleurs du cuir, de la laine, du fer, de voyageurs et de commerçants, de fins lettrés et d’érudits, de musiciens et de poètes. Mon peuple de là-bas a sa propre langue, métissée, colorée qui décore les murs qui l’enferme.
Ce matin, j’ai pris le chien. Un matin comme tant d’autres. Sur ce chemin aux os blanchis de pierre qui monte. Je monte sur ce chemin comme monte une prière, pour mon peuple de là-bas qui ressemble tant à mon peuple d’ici car
Nous aussi, nous aimons la vie quand nous en avons les moyens.
Nous dansons entre deux martyrs et pour le lilas entre eux, nous dressons un minaret ou un palmier.
Nous aussi, nous aimons la vie quand nous en avons les moyens.
Au ver à soie, nous dérobons le fil pour édifier un ciel qui nous appartienne et enclore cette migration.
Et nous ouvrons la porte du jardin pour que le jasmin sorte dans les rues comme une belle journée.
Nous aussi, nous aimons la vie quand nous en avons les moyens.
Là où nous élisons demeure, nous cultivons les plantes vivaces et récoltons les morts.
Dans la flûte, nous soufflons la couleur du plus lointain, sur le sable du défilé, nous dessinons les hennissements
Et nous écrivons nos noms, pierre par pierre. Toi l’éclair, éclaircis pour nous la nuit, éclaircis donc un peu.
Nous aussi, nous aimons la vie quand nous en avons les moyens.Mahmoud Darwich. La terre nous est étroite. 1986.
Notes
- 1Le 17 juin 2025, lors du G7 — réunion sélect où les grands de ce monde s’interrogent sur le sort à réserver aux petits — le chancelier allemand Friedrich Merz commentant les bombardements israéliens sur l’Iran prononçait Israël fait le sale boulot pour nous tous. Il est vrai que l’histoire du pays de ce sinistre foisonne de justifications de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocides. C’est à ce moment précis que l’on sait que l’histoire bégaie pour reprendre la phrase de Pierre Mendès-France.
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