Psalmodier la catastrophe à venir qu’ils n’ont pas su prévenir. Les Cassandre1Dans la mythologie grecque on lui donne le surnom de l’Aphrodite d’or. Femme d’une grande beauté, elle accepta d’Apollon le don de prophétie, mais refusa de se donner à lui. Lui crachant à la bouche, le dieu la condamna à toujours dire la vérité sans jamais être crue, y compris par sa propre famille., les idiots utiles — cette catastrophe toujours annoncée qui n’arrive jamais — les cyniques ou leurs représentants — une bonne purge, une bonne guerre, une bonne catastrophe, c’est ainsi que l’on se régénère : voilà en guise d’énumération première des diseurs de catastrophe. Il est vrai que cette catastrophe ne sera pas la première. Il y a cependant un risque raisonnable que celle là soit d’ampleur. Elle ne sera peut-être pas primitivement économique — c’est là que je ne rejoins pas l’analyse de Frédéric Lordon — mais sûrement écologique : une crise de ressources.
Commençons par l’économie : la menace est l’illiquidité. Autrement dit le défaut de remboursement de la dette. Tout le monde ici est bien au courant de la profondeur — il est de bon ton d’ajouter abyssale à cette profondeur — de la dette publique française : 115,6% du PIB, dette qui explose(rait) en raison du coût de la protection sociale. Rappelons ici aux énervés du portefeuille que l’État finance 13% de la protection sociale des habitants de ce pays, le reste l’étant par nos impôts et nos cotisations. La dette privée dont personne ne parle et nous allons voir pourquoi, atteint 204,10% du PIB. À ce sujet, pas de hurlements, pas plus d’imprécations, ni de condamnations tonitruantes sur cette France qui vit au-dessus de ses moyens. Une discrétion de violette entoure le sujet. Et pour cause.
La dette privée est constituée d’une part de la dette des ménages : les emprunts que vous ou moi faisons qui pour son habitation, qui pour sa voiture, qui d’autre encore pour des biens à la consommation. Ces emprunts sont constitués de prêts essentiellement bancaires. Nous verrons plus loin de quel argent il s’agit. La dette des ménages représentent 65% du PIB : dépensiers peut-être, mais raisonnablement. D’autre part, la dette des sociétés non financières — qu’on rassemblera ici sous le nom d’entreprises — représente elle 139% du PIB. Si quelqu’un dans ce pays vit clairement au-dessus des richesses produites chaque année, ce n’est certes pas le pékin moyen : les crédits bancaires représentent les deux-tiers de l’encours des entreprises. La sévérité du banquier n’est pas la même…
Une entreprise dans le système capitaliste a pour objectif principal une maximisation de son taux de profit. Augmenter celui-ci suppose :
- Soit de baisser le coût de production : matières premières, main-d’oeuvre…
- Soit d’augmenter la production pour vendre plus et si possible plus cher…
- Soit de faire les deux et donc d’augmenter la productivité.
L’emprunt qui constitue la dette de l’entreprise est nous dit-on réalisé pour investir, et donc en toute logique capitaliste augmenter la productivité. Or la productivité recule alors que la dette augmente : premier accroc dans l’argument. L’argent va ailleurs et/ou la productivité a atteint un plateau.
Le second accroc, pour être dépisté, oblige à entrer dans la mécanique du crédit bancaire. Un crédit bancaire est une création monétaire : littéralement la banque commerciale qui octroie le crédit créé ex nihilo l’argent qu’elle prête. Elle ne va pas chercher dans son coffre les billets. Cette création monétaire a ses limites et sa réglementation : refinancement auprès de la Banque Centrale Européenne quand la somme des crédits accordés dépasse celle des avoirs des clients2C’est là qu’interviennent les taux directeurs de la Banque Centrale, Européenne en ce qui nous concerne. C’est le taux auquel la banque centrale prête à la banque commerciale., fonds propres… Les différentes crises du système bancaire ont démontré à de nombreuses reprises l’inefficacité de cette réglementation. La banque prête en fonction du risque de défaut : durée de l’emprunt, risques liés à l’emprunteur… et fixe un taux d’intérêt qui peut être fixe ou variable selon plusieurs paramètres.
La rémunération des banques se constitue majoritairement : des crédits à sa clientèle — par les taux d’intérêts — et de son portefeuille de titres financiers. Avoir beaucoup de titres et beaucoup de crédits3L’un et l’autre ont aussi leur part de risque, mais contre lequel — dans ce manège enchanté — vous pouvez vous assurez auprès d’une compagnie d’assurance. Qui elle aussi pourra sur-assurer le risque qu’elle prend auprès d’une autre compagnie d’assurance. Une banque peut par ailleurs vendre ses crédits sur une place financière : ça s’appelle la titrisation. Ce mécanisme d’une jovialité extrême a été responsable de la crise des subprimes. Je prends un peu de temps, mais l’histoire mérite d’être contée car elle est représentative de la machine à bouzins. Moi, banque j’ai tout intérêt à refourguer un max de crédits — en l’occurence immobiliers. À une clientèle à risque de défaut, certes. Mais d’une part, je m’assure. D’autre part, j’enveloppe ces crédits dans de petits linges tout propres de titres financiers que je place en Bourse : produits alléchants puisque un peu risqués — les taux de profits sont à la hauteur. Bon un peu cher pour les clients potentiels : mais moi, banque, je peux leur prêter de l’argent pour qu’ils achètent les titres que je vends. Monde merveilleux quand tout va bien. V’là t’y pas que la malchance s’en mêle : 1% puis 2, puis 5 puis 15% des propriétaires font défaut. Ils remboursent plus. On peut pas dire qu’on le savait pas, puisque tout la rémunération était bâtie sur ce risque. Mais là, ils passent à l’acte. Les cons : on leur avait pourtant bien qu’ils pouvaient s’ils le faisait pas. Et là patatras : tout le bouzin hyper-sophistiqué concocté par des as en costumes dans des immeubles de verre et d’acier part en sucette. Le pauvre paie plus. Notre énervé président de l’époque après s’être gaussé de ces américains grands enfants naïfs à croire à l’argent magique, va s’immobiliser devant le désastre. Il va falloir sauver de la banque française à tire-larigot, à grandes pelletées d’argent public : le pauvre finit toujours par payer., tel est l’alpha et l’omega du banquier. Le deuxième accroc est là : la main invisible du marché suppose que des gens qui topent là sur la place ont un intérêt convergent. Et bien là, pas du tout. Le banquier se contrefout de ce que l’entreprise fera avec le pèze tant que ce qu’elle prête lui rapporte de l’argent. Où va ce pognon de dingue ?
L’entreprise peut investir, je veux dire réellement. Selon qu’elle produise des biens tangibles — un bien tangible ne peut simultanément pas être utilisé à plusieurs simultanément : une voiture par exemple ne peut être conduite par deux personnes différentes se rendant dans des lieux différents en même temps — ou des biens intangibles : une série en streaming peut être simultanément visionnée par deux personnes situées chacune à un bout du monde — le rendement sera différent. En effet, si le coût de production d’un bien intangible est élevé au départ, le coût de sa reproduction est marginal. Ce n’est pas le cas d’un bien tangible : une fois les économies d’échelle réalisée, une bagnole reste chère à produire. C’est ce que Cédric Durand appelle la rente différentielle des intangibles4Cédric Durand Techno-féodalisme. Critique de l’économie numérique. La Découverte. et qui explique la croissance de l’économie numérique5L’engouement actuel pour l’intelligence artificielle procède du même espoir de rente, augmenté de celui de l’augmentation de la productivité.. Il n’est nul besoin de lunettes pour voir comment va s’opérer la division. Délocaliser la production de biens tangibles vers des pays à bas coût de production, privilégier la production de biens intangibles dans les pays estimés sûrs pour leurs capacités de financement et donc d’emprunt.
Pour que notre entreprise ne croule pas sous les dettes, il suffit que le service de sa dette — ce qu’elle doit rembourser à l’établissement bancaire — reste inférieur à son taux de profit. Nous avons donc d’un côté des entrepreneurs qui peuvent emprunter à des taux inférieurs à leurs taux de profit, de l’autre des banquiers qui ont intérêt à prêter. L’économie capitaliste est donc une économie de la dette : la dette est la force motrice du système. Et le service de la dette6Au sens propre du terme, puisque l’on sert la dette, en payant les intérêts. assure aux prêteurs, c’est-à-dire en première instance aux banques, une rente. La rente : le graal.
Alors pourquoi cette tolérance à la dette privée, essentielle au fonctionnement du système, n’est plus de mise lorsqu’on parle de dette publique ? Un État qui emprunte offre de solides garanties pourtant : il est éternel — en tout cas son espérance de vie dépasse largement celle de ses citoyens —, il peut augmenter ses recettes parce qu’il lève l’impôt et bat la monnaie. La dette des États est une dette sûre, à tel point qu’elle est un refuge pour les investisseurs. Pour garder son statut de refuge, la dette des États doit rester à l’abri des montages financiers dont raffole les marchés boursiers : sûr, mais à faible rendement. Point trop n’en faut.
Le second point est clairement idéologique et vise les objectifs des États : pourquoi s’endettent-ils ? Prétendre maîtriser la dette publique, comme un ménage le ferait, n’est rien d’autre que l’expression de la volonté d’orienter les dépenses des États : augmenter le budget consacré à l’armée ou à la police, au détriment de la rénovation énergétique du bâti, orienter une politique agricole… Voilà pour les attendus les plus visibles. En réalité, il s’agit d’orienter l’argent public vers la maximisation de la rente privée.
Maximiser la rente, assurer le défaut ne sont possibles qu’avec un agent public. Une masse de travailleur.euse.s produisant la richesse puis par la cotisation et l’impôt de la richesse publique. Un État administrateur de cette richesse et la servant à des agents privés. Une machine à cash greffée sur le transfert de richesse dont le moteur est l’endettement. Voilà pour résumer. C’est simplement dit une logique de prédation. Quand tout va bien, c’est-à-dire quand les morceaux qui tombent de la gueule du prédateur sont assez gros pour combler la populace — l’État-Providence — on se contente : on ne sort pas les fourches. C’est quand l’écuelle est vide que les choses sont en passe de se compliquer : quand la bête se gave et s’inquiète qu’elle risque de ne plus pouvoir.
C’est exactement ce qui se passe sous nos yeux. Passés le bruit et la fureur de l’information en continu, le silence revenu : les deux mécanismes en action sont la concentration et le contrôle. Qui agissent en belle synergie : la concentration des richesses permet leur contrôle, et le contrôle permet la concentration. Richesses faites des ressources planétaires et du travail humain. Concentrer les terres et leur exploitation — d’où l’affairement à libéraliser les pesticides : une course-suicide à la productivité —, concentration de l’eau dans des zones de stockage — Sainte-Soline n’est qu’un aperçu de la férocité future —, le modèle agro-industriel dans toute sa splendeur. Précariser le travail, le morceler, renvoyer l’individu à sa solitude, démanteler le collectif, réduire le travail à l’activité : contrôle. La frénésie, au-delà de toute décence et en totale inhumanité, de la bête à se goinfrer laisse sourdre une menace essentielle : les plats ne repasseront pas, cette fois.
Dans ce qui vient.
Notes
- 1Dans la mythologie grecque on lui donne le surnom de l’Aphrodite d’or. Femme d’une grande beauté, elle accepta d’Apollon le don de prophétie, mais refusa de se donner à lui. Lui crachant à la bouche, le dieu la condamna à toujours dire la vérité sans jamais être crue, y compris par sa propre famille.
- 2C’est là qu’interviennent les taux directeurs de la Banque Centrale, Européenne en ce qui nous concerne. C’est le taux auquel la banque centrale prête à la banque commerciale.
- 3L’un et l’autre ont aussi leur part de risque, mais contre lequel — dans ce manège enchanté — vous pouvez vous assurez auprès d’une compagnie d’assurance. Qui elle aussi pourra sur-assurer le risque qu’elle prend auprès d’une autre compagnie d’assurance. Une banque peut par ailleurs vendre ses crédits sur une place financière : ça s’appelle la titrisation. Ce mécanisme d’une jovialité extrême a été responsable de la crise des subprimes. Je prends un peu de temps, mais l’histoire mérite d’être contée car elle est représentative de la machine à bouzins. Moi, banque j’ai tout intérêt à refourguer un max de crédits — en l’occurence immobiliers. À une clientèle à risque de défaut, certes. Mais d’une part, je m’assure. D’autre part, j’enveloppe ces crédits dans de petits linges tout propres de titres financiers que je place en Bourse : produits alléchants puisque un peu risqués — les taux de profits sont à la hauteur. Bon un peu cher pour les clients potentiels : mais moi, banque, je peux leur prêter de l’argent pour qu’ils achètent les titres que je vends. Monde merveilleux quand tout va bien. V’là t’y pas que la malchance s’en mêle : 1% puis 2, puis 5 puis 15% des propriétaires font défaut. Ils remboursent plus. On peut pas dire qu’on le savait pas, puisque tout la rémunération était bâtie sur ce risque. Mais là, ils passent à l’acte. Les cons : on leur avait pourtant bien qu’ils pouvaient s’ils le faisait pas. Et là patatras : tout le bouzin hyper-sophistiqué concocté par des as en costumes dans des immeubles de verre et d’acier part en sucette. Le pauvre paie plus. Notre énervé président de l’époque après s’être gaussé de ces américains grands enfants naïfs à croire à l’argent magique, va s’immobiliser devant le désastre. Il va falloir sauver de la banque française à tire-larigot, à grandes pelletées d’argent public : le pauvre finit toujours par payer.
- 4Cédric Durand Techno-féodalisme. Critique de l’économie numérique. La Découverte.
- 5L’engouement actuel pour l’intelligence artificielle procède du même espoir de rente, augmenté de celui de l’augmentation de la productivité.
- 6Au sens propre du terme, puisque l’on sert la dette, en payant les intérêts.
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