Politique. Évidemment. Ah, mais faire de la politique c’est aller au conflit ! Dix années d’en-même tempisme plus tard, voilà où nous en sommes. Alors, il faut commencer par des évidences : oui, le travail parce qu’il engage un collectif — on travaille pour quelqu’un et avec d’autres — est fondamentalement du politique ; et oui, il arrive que le travail soit source de conflit. Il ne faudrait tout de même pas oublier d’où nous venons ! La médecine du travail est d’abord née de préoccupations de santé publique1Préoccupations qui n’étaient pas pour autant philanthropes : le soldat prussien était grand et costaud ; les enfants des usines françaises — ceux qui échappaient à une mort précoce —, restaient chétifs et faisaient des soldats tout rabougris : la déculottée de 1870 allait en faire la démonstration., puis de l’indemnisation des accidents du travail et de la reconnaissance de maladies professionnelles, acquises par de sanglantes luttes ouvrières. Le noyau de la médecine du travail est né des combats entre les patrons et les ouvriers, s’ajoutant, selon qui prenait l’avantage, des couches sociales ou exclusives.
Elle s’est aujourd’hui stabilisée — pour combien de temps ? — en trois couches : le suivi de l’état de santé des travailleur.euse.s, les actions en milieu de travail2Principalement des actions de prévention primaire des risques professionnels. et enfin la prévention de la désinsertion professionnelle et le maintien en emploi3Il y aurait beaucoup à dire sur cette dernière mission. L’ours après avoir éventré la ruche pour s’y régaler de miel, se désole que les abeilles n’y soient plus et se demande alors Comment faire pour qu’elles y restent. C’est au moment où le travail, sa qualité et ses conditions de réalisation font de l’emploi un casse-pipe que la préoccupation se fait jour. C’est de toute évidence, une question préalable, dès lors que le travail est la condition sine qua none de l’élémentaire survie..
L’analyse clinique ne sépare pas les conditions de travail des salariés de l’évolution des rapports sociaux du travail et des organisations de travail, ni des conflits qui les accompagnent, y compris au sein même de la santé au travail4Les écrits en médecine du travail. Écrire comme un médecin du travail. A. Carré, D. Huez et al. La Clinique Médicale du travail. Éditions Octarès.. Parce que le médecin du travail s’attache à faire le lien entre la santé et le travail, il importe dans sa consultation du politique. Et du conflit. Non pas pour que le conflit s’y déroule. Ou que la controverse politique entre le médecin et le ou la travailleur.se se fasse5Là encore, il y aurait beaucoup à dire sur les représentations des métiers, les différences de classe sociale, dans une consultation qui peut être contrainte par un cadre réglementaire et qui concrètement peut avoir une incidence sur le maintien en poste du ou de la travailleur.se.. Mais pour que naisse une écoute compréhensive qui permette au patient d’accéder lui-même à la compréhension des situations auxquelles il est confronté. C’est, pour le médecin, le moment de prêter ses outils : l’écoute bien sûr, mais aussi une reformulation, une « mise en mots des maux » pour soutenir la quête du salarié vers la transformation des situations de travail6Les citations en italique sont tirées de l’ouvrage collectif coordonné par A. Carré et D. Huez déjà cité.. Je tiens beaucoup à cette idée de mise à disposition. Parce qu’il y a de fait, une asymétrie de savoir — et de pouvoir : ma décision peut profondément bouleverser la vie sociale de mes patient.es — il faut, pour qu’il y ait un dialogue, un partage d’outils. Nous sommes entraînés à la collecte de signes, y compris les plus discrets, à les ordonner pour qu’ils prennent sens dans un diagnostic. Il ne s’agit pas de se hâter vers une prescription, mais de transmettre au ou à la patient.e, cette praxis c’est-à-dire les moyens de son action ordonnée en vue d’un recouvrement de sa santé.
La consultation de médecine du travail n’est pas un lieu neutre. Une sorte de manège enchanté où employeurs et travailleurs seraient ramenés à des formes d’objectivité bienveillante par la force de la raison et de la persuasion médicale. Il n’y a pas un être au travail et un être en dehors du travail, dans une bien-nommée séparation entre « vie pro et vie perso ». Où commodément l’un peut-être en ruines et l’autre indemne, protégés l’un de l’autre par une barrière étanche et infranchissable. Les droits de l’homme n’ont pas béni le salariat : le lien de subordination qu’exige tout « contrat » de travail enferme primitivement une violence faite aux êtres. Et cette violence peut déborder la personne toute entière, emportant tout sur son passage. Parce que les contraintes du travail s’importent et s’impriment en dehors du travail et peuvent aboutir à la dislocation de l’individu : politique et conflit. On ne dira jamais assez :
C’est un triste chemin
Que de monter et descendre
L’escalier d’autrui.Dante Alighieri. La Comédie.
Notes
- 1Préoccupations qui n’étaient pas pour autant philanthropes : le soldat prussien était grand et costaud ; les enfants des usines françaises — ceux qui échappaient à une mort précoce —, restaient chétifs et faisaient des soldats tout rabougris : la déculottée de 1870 allait en faire la démonstration.
- 2Principalement des actions de prévention primaire des risques professionnels.
- 3Il y aurait beaucoup à dire sur cette dernière mission. L’ours après avoir éventré la ruche pour s’y régaler de miel, se désole que les abeilles n’y soient plus et se demande alors Comment faire pour qu’elles y restent. C’est au moment où le travail, sa qualité et ses conditions de réalisation font de l’emploi un casse-pipe que la préoccupation se fait jour. C’est de toute évidence, une question préalable, dès lors que le travail est la condition sine qua none de l’élémentaire survie.
- 4Les écrits en médecine du travail. Écrire comme un médecin du travail. A. Carré, D. Huez et al. La Clinique Médicale du travail. Éditions Octarès.
- 5Là encore, il y aurait beaucoup à dire sur les représentations des métiers, les différences de classe sociale, dans une consultation qui peut être contrainte par un cadre réglementaire et qui concrètement peut avoir une incidence sur le maintien en poste du ou de la travailleur.se.
- 6Les citations en italique sont tirées de l’ouvrage collectif coordonné par A. Carré et D. Huez déjà cité.
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