Ils attendaient sagement dans la salle d’attente, couple d’oiseaux à la branche. Je suis en retard, comme d’habitude, m’en excuse. Je les précède dans le couloir qui mène au cabinet de consultation. Me retournant pour leur tenir la porte, je m’aperçois que je les ai largement distancés. En quelques mètres. Elle marche d’un pas claudicant, de loin on penserait à une séquelle d’hémiplégie. Elle hésite un peu au seuil de la porte. Elle est si jeune, me dis-je.
Quelques formalités d’usage, vérification d’identité, coordonnées. Je l’observe du coin de l’oeil : elle tremble de manière ininterrompue, de l’avant-bras, de la main et de la jambe droite. Son côté gauche par contraste est d’une immobilité de statue, assis sur cette chaise. C’est son compagnon qui répond aux questions.
Que me vaut le plaisir de vous rencontrer ?
Elle sort laborieusement d’un sac une volumineuse boîte de classement, qu’elle ouvre : plusieurs chemises colorées s’empilent à l’intérieur. Son tremblement n’est pas que de repos, mais accompagne et déstabilise le mouvement. C’est un tremblement ample, qui est plus prononcé au début et à la fin du mouvement. Elle s’excuse en bégayant : elle bute, répète syllabes et mots, toute en secousses. À la regarder et à l’écouter, cette femme est coupée en deux dans le sens de la longueur. Le côté gauche est celui de ces madones espagnoles, cheveux noirs en cascade, les yeux à peine plus clairs dans l’ovale du visage. Le droit est un arbrisseau qui fuit le vent. Son compagnon attend le jugement qui ne devrait pas manquer, y compris infra-verbal.
Elle le devance : J’ai trente ans et je suis une grand-mère de 90 ans.
Je fais glisser les chemises qui répertorient sagement radios, scanners, IRM, analyses biologiques, lettres et compte-rendus.
Qu’est-ce qu’ils racontent dans tout ça ?
— Elle fond en larmes : Que je suis folle et que je n’ai qu’à me faire soigner.
Pourquoi je ne suis pas surpris ? Des chemises s’échappent de longs aveux d’impuissance, sur fond de normalité. Le compte-rendu du neurologue dit crûment qu’il ne peut rien pour elle, puisqu’organiquement il n’y a rien de probant. L’atteinte, si atteinte il y a — une femme est toujours suspecte de manipulation chère Ève —, est donc fonctionnelle et ressort de la psychiatrie, de son point de vue d’une clause secondaire de la médecine. Pilate, encore une fois, s’en lave les mains.
La psychiatrie c’est long, pas toujours couronné de succès. La protection sociale a pris le relais, à défaut de diagnostic : elle bénéficie d’une pension d’invalidité totale et d’une allocation d’adulte handicapé. 1041 € par mois avant la retraite pour inaptitude où elle bénéficiera du minimum vieillesse, s’il existe encore.
Vous avez une ferme ? Parlez moi de votre ferme.
C’est une ferme familiale, d’abord en bovins viande avant de passer en ovins lait, puis viande. 50 Ha à cultiver, le reste en parcours. Elle a toujours voulu être fermière. Petite, toujours fourrée dans les pas du père, la première sur l’aile du tracteur. Fermière pour les travaux des champs, le plaisir à tourner au bout de l’andain, le cliquetis de la faucheuse et les brassées de fourrage qui se couchent. Toujours lentement pour laisser le temps aux chevreuils et à leurs petits de fuir.
Plus que les soins aux animaux alors ?
— C’est pour eux que je le faisais. Je le fais plus maintenant
— Ça vous dirait de le refaire ?
— J’peux pas à cause que ma jambe et ma main
— Pouvoir c’est une chose. Mais est-ce que vous en avez envie ?
— Ça me manque
— Racontez-moi…
Elle me raconte, avec des mots coupés en deux, d’autres mots qu’elle évite car plein de creux et de bosses, elle regarde son homme qui la seconde, précise autant que de besoin. Elle est seule exploitante, lui l’aide en plus de son boulot dans le bâtiment. Le père est resté sur la ferme, il a pris la retraite, il donne un coup de main, comme il peut. Elle sourit : On va pas le laisser à rien faire ! Les silences laissent filtrer un peu de son histoire de fille unique. Elle sera vite dégourdie, fera comme un homme dit-elle. Une heure se passe, je suis définitivement en retard.
J’aimerai voir votre ferme avec votre permission. Qu’on regarde vous et moi, avec votre homme et le père s’il est là, ce qu’on peut faire pour le travail. Ça vous dirait ?
— Avec plaisir.
Un mois plus tard, je rabale sur des routes de plus en plus sinueuses, de plus en plus étroites, entrelacée de causse, de bois, et de pâtures. Le printemps se pose en bouquets de blanc, de jaune et de mauve. La ferme, comme à chaque fois, est à un détours, posée sur un à-plat : les collines sont à portée de main. Elle vient vers moi, accompagnée de son homme. Le père reste un peu en retrait, la chemise à grand carreaux ouverte sur une peau où le soleil n’a plus rien à brûler. Sourires, poignées de main.
Vous me faites visiter ?
La bergerie est un cauchemar d’ergonome. Le sol est défoncé par endroits, le plafond en voussettes supporte les larges planches disjointes du fenil. On y accède par une échelle de silo, large comme la main, scellée au mur. On pousse de ce fenil de la botte ronde, qu’on aura déroulée à la main, la ration qu’on fait tomber dans les mangeoires. Les claies sont en bois, lourdes comme un homme. Au fond, l’ancienne salle de traite sert maintenant de refuge au chien. Les brebis après s’être mutuellement alertées de la venue d’un inconnu, viennent s’enquérir de mon identité me poussant les mains du museau, les plus enhardies explorant mes poches. C’est bien des docteurs, ça, vouloir tout savoir et rien payer : je m’excuse de ne leur rien avoir amené. Elles ont la toison sale, certaines commencent leur mue.
Vous les sortez ?
— On commence avec l’arrivée des beaux jours
— Où ça ?
— Là juste devant. Elle me montre une large pâture d’une ébauche de demi-cercle du bras.
Les céréales sont données au seau, d’une remorque garée à l’avant, à l’abri de la pluie. Poussé contre un échafaudage de bottes rondes, un vieux pulvérisateur.
Vous traitez ?
— Avant oui, maintenant on fait faire, me répond le père
— Les céréales ?
— Oui. Herbicide et fongicide. Avant on traitait bien plus. Les jeunes ils sont moinsse pour.
Le tracteur qui sert de valet de ferme a bientôt autant d’heures que le père. J’en profite pour parler mécanique avec le père et la fille : distribution, inversion des commandes. C’est alors que je remarque ce qui ne m’avait pas frappé au premier abord : elle n’utilise pas sa main gauche, en compensation de son handicap. Tout absorbé par son ataxie, j’étais passé à côté de son immobilité : pourtant lors de mon examen clinique, je n’avais pas noté de spasticité.
Il y a une autre bergerie, en bas. En fait, c’est l’ancienne stabu’ me dit son compagnon
— C’est loin ? On peut y aller à pied ?
— Non, non. À une centaine de mètres.
Le bâtiment est bien plus récent. Il suffit de creuser des crèches, d’installer de nouveaux cornadis et il pourra recevoir le troupeau. Les couloirs sont assez larges pour y faire passer le valet de ferme, le stockage est juste attenant derrière un grand portail que l’on peut motoriser.
Les aménagements techniques sont finalement peu nombreux, accessibles financièrement.
Mes observations d’externe des hôpitaux devaient toujours se terminer par un Au total. Ici, sur le chemin du retour, me repassant la visite, pas de Au total, mais des Pourquoi ?
- Pourquoi n’y a t’il eu aucun interrogatoire à la recherche de toxiques ? Certes, seuls les syndromes parkinsoniens sont au tableau des maladies professionnelles. Pourtant ce neurologue, fin clinicien par ailleurs, sait parfaitement que les causes toxiques ou métaboliques se présentent en arlequins, empruntant plusieurs symptômes. Une raison plausible est qu’en tant que femme, elle n’avait aucune raison d’être exposée aux pesticides : les représentations du monde agricole sont tenaces. Une simple question lui aurait permis l’affirmative ;
- Pension d’invalidité complétée par une allocation d’adulte handicapée et une économie vivrière devraient mettre cette femme a l’abri du besoin. Pourquoi n’y a t’il pas eu une réflexion sur les aménagements préalables à ces décisions ? La compassion a dû certainement jouer ;
- Je passe sur les loupés : la rééducation neurologique est une grande absente de l’arsenal thérapeutique. De grandes déclarations sur la nécessité d’une rééducation précoce, des bruits de bouche et des mouvements de bras, sans rien de concret derrière sinon des kinésithérapeutes plus armés face aux TMS. Qui faute de place ne pouvent vous recevoir qu’une fois par semaine et à plus d’une heure de route. Ces loupés sont le quotidien de nos patients ;
- Mais bon sang, pourquoi elle n’utilise pas sa gauche !
Sa gauche, c’est comme sa bergerie. Elle n’a pas bougé, elle a survécu au cataclysme qui s’est abattue sur elle. C’est son point fixe, plus exactement son axe central dans son monde qui s’est maintenant décentré. Rien ne doit être fait qui menace ou déstabilise sa rigidité : rigidité de l’hémicorps, rigidité du travail sur les culées de la tradition.
Me voilà comme une tombe et tout le malheur dedans
Ce n’est que moi
C’est elle ou moi
Celle qui parle ou qui se tait
Celle qui pleure ou qui est gaie
C’est Jeanne d’Arc ou bien Margot
Fille de vague ou de ruisseau.A. Sylvestre. La sorcière. 1975
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