Nul ne peut comprendre que l’on vive ici s’il n’est d’abord saisi par la beauté du lieu. Oh, ce n’est pas de ces beautés orgueilleuses et pimpantes dont se parent les magazines. Bien plutôt de cette beauté modeste, qui se découvre à ceux qui, patients, suivent les sentes et les coulées. Beauté jalousement gardée par des sentinelles de pierre qui sonnent l’alerte à la première ventada. Où des chênes et pins noirs, ordinairement à paître en bosquets paresseux, se hâtent à l’aplomb des failles formant alors une armée à la cime.
Il te faut délaisser l’autoroute, pour atteindre le plateau par la petite route qui prend naissance en fond de gorge et te hisse d’épingle en épingle sur l’épaule du vent. Le plateau moutonne, de dolines en petits monts, creusé çà et là de lavognes. Le vert t’atteint au mieux au genou, tant il est tondu par le travèrsa. C’est pour le botaniste un trésor de plantes messicoles : coquelicot, pavot, souci, bleuet, pied d’alouette, nielle des blés, coriandre sauvage, anthemis… Au matin, tu y vois les traces de tous les quatre-pattes, qui naissent, aiment, vivent et meurent ici sous les grands cercles griffés de ciel, tracés par les milans et les vautours.
Ils sont deux, mari et femme. En GAEC depuis 7 ans. Sur un bout de plateau, dans une ferme qui a jeté l’ancre il y a bien des années dans une crique cerclée de collines. Ferme de pierres, larges comme un homme, à peine plus haute. Elle était là bien avant, sera là encore bien après, dos rond, ses pattes bien enrochées dans le karst. Un petitou est né là : ses canetons — il est fou de canards — t’accueillent en pioupioutant, indifférents aux chiens. Trois bâtiments peu à peu remantelés sont posés en triangle : atelier ici, là un jour peut-être, le métier à tisser. Une yourte accueille le ou la berger.ère salarié.e en saison. Un tunnel en contrebas abrite la chèvrerie : claies en bois, quai de traite : fait main, solide, un souci d’ergonomie tout de même, l’aménagement est pensé. Un container de récupération abrite un trésor de graines. Il me raconte, intarissable, en quoi le réensemencement de messicoles est un enjeu majeur de conservation de la biodiversité, en quoi il pérennise la fertilité des sols. Un autre tunnel, plus haut, abrite quelques bottes carrées, paille et foin. Une moissonneuse à barre de coupe étroite veille à l’entrée : elle a gardé de sa dernière campagne une odeur d’huile et d’herbe sèche.
Je l’ai d’abord vu lui, venu spontanément à ma consultation. Grand, bien bâti. Parole aisée, vocabulaire choisi et précis, il est évident qu’il a fait des études supérieures. Les raisons de sa visite sont un peu confuses. C’est un homme aux multiples vies qui découvre que les vies que nous vivons, ne s’additionnent ni se remplacent entre elles, mais au contraire, continuent leurs cours parallèles, leurs bifurcations : qu’elles plongent parfois avec d’étranges et tardives résurgences. À vieillir, l’image alors renvoyée est celle d’un miroir brisé, de fragments plus ou moins rassemblés et tenus dans une enveloppe bien fragile. À l’écouter, je sens sa quête profonde d’unité. Il est venu ici pas seulement par engagement militant, mais pour trouver dans plus grand que soi, dans cette terre et ce ciel qui redéfinissent cent fois par jour ce qu’est un horizon. Un horizon à te tenir dans ses bras, un horizon vers lequel il aime à pousser son troupeau de brebis. Être là, entre terre et ciel, dans le cercle parfait qui clôt l’unité : il raconte une mystique qu’il peine à énoncer comme telle. Aussi une forme de trahison : sont-ce les rêves qui nous quittent ou bien nous qui les abandonnons en chemin ?
Elle est venue quelques jours après. Dans ses habits de travail, cheveux noués à la diable, un visage constellé d’asphodèles1Ou tâches de rousseur.. Une terrienne. Plus exactement une femme-terre : qui porte et protège. Sans pour autant être ce cliché de maternité ployée, de vierge à l’enfant, enchaînée à ce perpétuel enfantement. Droite, têtue : un caractère.
Elle fond en larmes. De vraies larmes, qu’elle ne cherche plus à retenir, comme si pleurer était pour elle devenu un état en soi. Elle décrit un épuisement à ne plus supporter le chant des oiseaux — dans un sourire éclat de soleil dans toute cette pluie. Elle raconte avec méthode, avec la rigueur et la minutie propres à sa formation d’ingénieur agronome, avant d’être à nouveau submergée par l’émotion. Elle me ramène enfant, quand nos pauvres habitats menaçaient d’être engloutis par la crue, les hommes au loin à ériger d’inutiles digues, les femmes arrimaient meubles et literies sur des vaisseaux fragiles, plus tard emportés par le flot. C’est le flot de toutes ces vies — son homme, son enfant, son troupeau, les associations qu’elle anime, la vie plus impérieuse encore des saisons — et leur dérèglement —, toutes ces vies qui sortent de leurs lits, qui débordent en bouillonnant et menacent de l’engloutir. Elle sauve ce qu’elle peut, dans un monde où même le sommeil ne l’atteindra plus.
Sur la route qui conduit à leur ferme, je repense à mes cours de philosophie : la tension existentielle entre le monde tel qu’il se dit — la vision que l’on en a ou logos, et le monde tel qu’il est — de ce qu’il donne à faire, ou nomos. Le geste paysan est un geste de réconciliation parce qu’il va de la promesse au pardon. De la terre qui te promet au semis la prochaine récolte, et te pardonne de lui prendre à la moisson. Les gestes paysans, cent et mille fois répétés, définissent toute vie sensible : penser le monde, s’y mouvoir, s’en nourrir, prendre et redonner. Ces deux là se sont rencontrés à ce point précis de la poièsis, de la pensée qui préfigure et accompagne l’acte créateur.
Au commencement était le Verbe, dit la Genèse. Dire et faire advenir : l’orgueil tout entier contenu dans cette volonté — obscène à y réfléchir — de faire venir vers soi. Car l’homme n’est pas un empire dans un empire, Spinoza nous le dit assez. Ces deux-là sont venus chercher une existence, du latin existere qui signifie sortir. Exister c’est d’abord se dégager, ou pour le moins se mettre de côté, réaliser un acte premier de séparation. Relire Camus : l’appétit de clarté face au silence déraisonnable du monde.
Pourquoi ne s’entendent-ils plus ? Homme et femme, à barques accouplées — ainsi va la vie, à tirer aux amarres. Certes, mais ce n’est pas une simple histoire de couple. Je cherche dans le travail : à quel moment est intervenue sa dislocation au sens premier du terme d’être sorti de sa place habituelle ? Quand et pourquoi ? Il nous faut reconstruire la trace. Je leur donne un devoir : de noter jour après jour, les tâches prévues, les tâches réalisées, les interruptions, le sentiment en fin de journée. Piéger leur travail dans ce qu’il a de visible ou au moins d’explicite.
Pour l’implicite, on verra plus tard.
Notes
- 1Ou tâches de rousseur.
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