Médecines Paysannes

Quand la parole est brûlée vive, l'homme ne meurt ni ne vit.


Introduction

Wes 21 / Remo Lienhard. – « Step Out », 2023

Médecin de médecine agricole. On dit médecin du travail au régime agricole. Un médecin du travail qui a fait en une année d’études spécialisées ce qui en demande quatre pour les médecins du travail du régime général. Pour ne pas tout à fait passer pour une formation à la va-vite, l’institut de formation ajoute trois semaines de professionnalisation : il s’agit bien d’une formation professionnelle et non universitaire. Cependant, au bout, les responsabilités endossées lors de l’exercice du médecin agricole sont celles d’un médecin du travail. À la virgule près : le Code Rural et de la Pêche Maritime est pour une fois docile au Code du Travail dans sa définition des missions et du statut de ce médecin singulier.

Voilà qui ne laisse pas d’étonner tant la médecine est jalouse de ses spécialités, du rang nécessaire à l’examen classant et validant pour les obtenir, de son exclusive d’exercice. Faisons le parallèle avec la médecine générale. Imagine-t’on des médecins de médecine générale spécifiques au monde agricole qui auraient un cursus de durée quatre fois inférieure à celui de leurs collègues exerçant dans le monde non agricole ? Assurément non : la profession hurlerait au retour des officiers de santé.

L’on dit que cette bizarrerie est liée à la difficulté de recruter des médecins du travail au régime agricole. Que nécessité faisant loi l’on a pris le parti de former vite — et mal ? — des médecins à cet exercice.
C’est manifestement une impasse : la crise de la démographie médicale est bien plus sévère au régime agricole. L’hypothèse qui est maintenant avancée est que la ruralité n’attire pas. Ah ? Pourtant un habitant sur trois de ce pays habite en zone rurale. Et l’agriculture emploie 34% des actifs ruraux. En 2023, 2,3 millions de personnes étaient couvertes contre les accidents de travail et les maladies professionnelles par la Mutualité Sociale Agricole, un peu moins de 10% de la population active de ce pays. Tout de même.

À l’instar de ce qui se passe au régime général dans les services de santé inter-entreprises ou autonomes, la pression est forte pour limiter l’exercice du médecin agricole au suivi individuel des salariés alors que la sinistralité du monde agricole continue de battre de tristes records. Il devient difficile de ne pas lire le constat d’échec d’une politique de santé et de sécurité au travail.

L’origine de cet échec est double : une méconnaissance, pour ne pas dire un dédain, des réalités de l’agriculture d’une part ; d’autre part, l’occultation par les pouvoirs politiques, de droite comme de droite, des risques du travail.

Mêmes travestis en agriculteurs, les paysans forment tout sauf un ensemble homogène. Les forces de contrainte exercées par le mode agro-industriel de production, qui font de l’exploitant agricole un salarié uniquement propriétaire de ses dettes, faillissent à fabriquer en série de la main-d’oeuvre agricole. Quels que soient les recours à la chimie, aux machines, aux dispositifs à contre-courant du cycle naturel de l’eau, la terre et le climat restent maîtres en la demeure du paysan. L’illusion qui fait jaillir hors du sol toute matière vivante est ce qu’elle est : une illusion. Illusion mortelle, il est bon de le souligner.

Parler d’agriculture c’est aussitôt l’enfermer dans ses représentations : ferme enfantine, emplie de joyeux animaux, de fleurs et d’oiseaux, le fermier et son chapeau de paille, la fermière et son fichu ; ou grands bâtiments aseptisés où passent et repassent des machines entre des bêtes enfermées pour le plus grand bien de la production et du bien-être paysan pilotant « son » exploitation de son smartphone. Agriculture 2.0 : sans rire.
Or, il n’y a pas une agriculture, mais des paysanneries. Multiples, diverses, variées, épanouies ou empêchées. Toutes ont une histoire, des histoires, d’arrivées, de départs, d’héritages, de legs, de traditions, de joies et de rancoeurs. Il n’y a pas un prototype de paysan, comme aurait aimé le faire advenir le fascisme vert. Mais autant de femmes et d’hommes.

L’occultation constante par le patronat des risques liés au travail est l’autre artisan de l’échec à une politique de santé sécurité au travail dans le monde agricole. Les chutes et les machines agricoles sont les premières causes d’accident du travail des salariés agricoles, plus de 9 maladies professionnelles sur 10 sont liées aux postures contraintes et mouvements répétitifs. Le machinisme et la chimie sont les deux grands pourvoyeurs des accidents et maladies professionnelles des exploitants agricoles.